Approche photographique

Les endroits que je visite sont rarement spectaculaires en eux-mêmes. Leurs noms ne figurent pas sur les guides touristiques. Ce sont des endroits simples, ordinaires, comme on en trouve un peu partout dans le monde. Le voyageur pressé ne s'y attardera pas, tout juste intrigué par le fait qu'un photographe se soit arrêté là.

Pourtant, pour qui prend le temps de s'y rendre à différentes heures du jour et au fil des saisons, ces endroits recèlent des trésors de beauté. Les verts tendres et nuancés du printemps, les teintes chaudes et éclatantes de l'automne—ou à l'inverse, le dépouillement graphique de la saison hivernale, les ciels d'orage ou les éclairages pittoresques apportés par les changements de temps, le mystère d'un jour de brouillard, la pureté d'un manteau neigeux et l'aspect féerique donné par le givre – tous ces éléments vont susciter des images saisissantes, dans des paysages très ordinaires.

La lumière ponctuelle du soleil à son zénith n'est guère favorable à la photographie des paysages. Pour profiter des meilleurs éclairages, je me retrouve souvent à escalader les sentiers de montagne, alors que les randonneurs redescendent vers les vallées. Face à une vue prometteuse, je reste là, et dès que les vents thermiques se sont calmés, je photographie jusqu'à la nuit. La lumière douce diffusée par le firmament, révèle les détails les plus fins et fait jaillir des teintes délicates qu'on n'aurait su distinguer sous l'éclairage trop contrasté du soleil. Le chemin du retour est parfois parcouru à la lumière vacillante d'une torche électrique, mais en ayant l'esprit réjoui par la communion au spectacle de la nature, et par la pensée d'avoir – peut-être – , engrangé quelques images intéressantes.

Prévoir les facteurs climatiques et leurs effets sur le paysage, n'est pas une science exacte. Il est dès lors indispensable de sortir souvent et par tous les temps. Et lorsque convergent des éléments participant à la création d'une vue inhabituelle, le photographe est saisi d'une frénésie soudaine. Luttant contre l'inertie provoquée par la longue attente, la marche parfois exténuante, ou simplement, le désir de ne rien perdre du spectacle, il se précipite vers son sac pour en extraire la caméra. Il la monte sur le trépied, choisit une optique, tout en évaluant mentalement un cadrage – aidé en cela par un petit cadre souple qui ne le quitte jamais –, et il met au point la vue renversée sur le verre dépoli à l'aide d'une loupe. Il faut ensuite insérer un plan film vierge, puis prendre des mesures précises de cette lumière fuyante, avant d'exposer rapidement une ou deux images. Je ne saurais dire combien d'images j'ai manqué pour ne pas avoir su saisir le passage rapide de la lumière. Ou, parce-que le vent n'a cessé d'agiter les feuillages. Ou encore – dans la précipitation –, pour n'avoir pas su composer une image satisfaisante, ou pour avoir commis une erreur technique qui apparaîtra lorsque les films reviendront du laboratoire. Le photographe qui veut utiliser la chambre grand format se doit d'être pugnace. Mais lorsqu'il persévère, la chance finit toujours par lui sourire, même si je pense qu'il y a plus que simplement la chance. Une belle diapositive mise en valeur sur la table lumineuse, fait oublier d'un seul coup les échecs et les attentes infructueuse. Vous n'avez qu'une envie: celle de repartir moissonner d'autres lumières délicates.

Toutes les photographies présentées dans ces portfolios ont été réalisées sur film Fujichrome Velvia, en moyen format 6x7, 6x9, 6x12, 6x17, et en grand format 10x12,5cm (4x5") principalement, et 13x18cm. Aujourd'hui, la photographie numérique a pratiquement supplanté le support film. Le prix de certains équipements capables de fournir des images pouvant aisément rivaliser avec le moyen format film au niveau du détail, les rendent très attractifs. J'ai utilisé des boîtiers Canon et désormais Sony, en association avec des optiques Mamiya prévues pour le moyen format, qui lorsqu'elles sont montées sur un adaptateur shift, permettent de prendre plusieurs portions d'une vue et de les assembler ensuite de manière parfaitement invisible dans Adobe LightRoom ou dans Photoshop. Les images obtenues de cette façon n'ont rien à envier au grand format. Cette approche, qui nécessite l'utilisation d'un trépied et la recherche préalable d'une composition, reste comparable au style de prise de vue méditatif d'autrefois, tout en ayant le mérite d'être très convéniente, puisqu'il n'est plus nécessaire de passer par les films coûteux et le processus de numérisation. Ansel Adams aurait-il envisagé le passage au numérique? Je pense qu'en bon technicien pragmatique, il aurait accueilli avec enthousiasme cette avancée.